Afrique : la BAD veut structurer les ports secs pour accélérer les corridors multimodaux

La Banque africaine de développement veut accélérer la structuration des ports secs
La Banque africaine de développement (BAD) engage une nouvelle étape dans la réflexion sur les infrastructures logistiques africaines. À travers un appel à manifestation d’intérêt publié le 7 septembre 2026, l’institution recherche un coordinateur de projet chargé d’appuyer l’élaboration de lignes directrices consacrées au développement des ports secs et de cadres destinés à exploiter le potentiel des corridors de transport multimodaux en Afrique.
L’initiative dépasse la seule question des infrastructures. Elle touche directement à la capacité des économies africaines à réduire les délais de transit, fluidifier les échanges entre les ports et les marchés intérieurs et améliorer la compétitivité des chaînes d’approvisionnement.
Pour les chargeurs africains, l’enjeu est particulièrement stratégique : un port performant ne peut produire tous ses bénéfices si les connexions ferroviaires, routières, douanières et logistiques avec l’hinterland restent fragmentées.
Des ports secs au cœur de la performance des corridors africains
Les ports secs, également appelés dépôts intérieurs de conteneurs, peuvent jouer un rôle déterminant dans l’organisation du fret entre les façades maritimes et les zones de production ou de consommation.
Dans de nombreux corridors africains, une partie importante des marchandises reste concentrée autour des ports maritimes. Cette concentration peut provoquer congestion, files de camions, délais supplémentaires et hausse des coûts de transport.
Le développement de plateformes logistiques intérieures permettrait au contraire de rapprocher certaines opérations du fret des marchés et des bassins industriels.
Du port maritime vers l’hinterland
Le principe est relativement simple : déplacer une partie des opérations logistiques du port maritime vers une plateforme intérieure connectée par rail ou par route.
Le port sec peut notamment permettre :
- le transfert et le stockage des conteneurs ;
- certaines opérations douanières ;
- la consolidation et la déconsolidation des marchandises ;
- la connexion entre transport routier et ferroviaire ;
- une meilleure distribution du fret vers l’hinterland.
Cette organisation peut contribuer à réduire la pression sur les terminaux portuaires et à améliorer la prévisibilité des chaînes logistiques.
L’enjeu majeur : réduire les temps de transit et les coûts logistiques
Pour les chargeurs, la performance d’un corridor ne se mesure pas uniquement à la distance parcourue.
Le véritable indicateur est le temps nécessaire pour déplacer une marchandise de son point d’origine à sa destination, ainsi que le coût total associé à cette opération.
Un corridor peut disposer d’un port moderne mais rester peu compétitif si les marchandises subissent ensuite des ralentissements aux frontières, des ruptures de charge mal organisées ou des procédures administratives complexes.
Les ports secs peuvent donc constituer un maillon essentiel d’une stratégie visant à améliorer la continuité du transport.
La compétitivité d’un corridor dépend moins de la performance d’un seul maillon que de la fluidité de l’ensemble de la chaîne logistique.
La BAD veut harmoniser les approches africaines
L’un des objectifs annoncés par la BAD consiste à élaborer des lignes directrices permettant d’harmoniser la compréhension des ports secs et des dépôts de conteneurs intérieurs.
Cette harmonisation est importante dans un contexte africain marqué par la diversité des cadres réglementaires.
Les règles applicables aux opérations logistiques, au transit, aux procédures douanières et à la gestion des plateformes peuvent varier considérablement d’un pays à l’autre.
Pour les opérateurs économiques, cette fragmentation peut créer des coûts supplémentaires et réduire la prévisibilité du transport transfrontalier.
Vers de meilleurs cadres réglementaires
La mission envisagée par la BAD doit également contribuer à identifier des cadres réglementaires favorisant des opérations efficaces.
L’objectif est donc de dépasser la construction physique des infrastructures.
Un port sec sans connexion ferroviaire fiable, sans procédures douanières adaptées ou sans coordination entre les acteurs publics et privés risque de ne pas produire les gains attendus.
La coordination entre les acteurs devient déterminante
La BAD souhaite également obtenir des recommandations concernant les mécanismes de coordination des parties prenantes.
Cette dimension est essentielle.
Un corridor implique généralement plusieurs catégories d’acteurs :
- autorités portuaires ;
- administrations douanières ;
- gestionnaires d’infrastructures ;
- opérateurs ferroviaires ;
- transporteurs routiers ;
- opérateurs de terminaux ;
- transitaires ;
- chargeurs ;
- institutions financières.
L’absence de coordination entre ces acteurs peut transformer une infrastructure performante en goulet d’étranglement logistique.
À l’inverse, une gouvernance coordonnée permet de mieux synchroniser les flux physiques, les données et les procédures administratives.
Des implications directes pour les grands corridors africains
Cette initiative peut avoir des implications importantes pour plusieurs grands axes de transport du continent.
En Afrique de l’Est, la connexion entre les ports de Mombasa et Dar es Salaam et les marchés de l’hinterland dépend notamment de la qualité des infrastructures ferroviaires et routières.
En Afrique australe, les corridors reliant les zones minières de la Zambie et de la République démocratique du Congo aux ports régionaux illustrent l’importance croissante des chaînes multimodales.
En Afrique de l’Ouest, les corridors reliant les ports du Golfe de Guinée aux pays enclavés comme le Burkina Faso, le Mali et le Niger restent fortement dépendants de la performance du transport routier, des postes frontières et des procédures de transit.
Dans chacun de ces espaces, les ports secs peuvent devenir des points d’articulation entre les réseaux maritimes et les économies intérieures.
ZLECAf : les infrastructures logistiques deviennent un facteur de compétitivité
La mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) renforce l’intérêt stratégique de cette démarche.
L’augmentation potentielle des échanges intra-africains nécessite des infrastructures capables d’absorber davantage de marchandises tout en limitant les coûts et les délais.
La suppression progressive des barrières tarifaires ne suffit pas à rendre les échanges compétitifs.
Si une entreprise doit supporter des coûts logistiques élevés, des délais imprévisibles ou plusieurs ruptures de charge avant d’atteindre un marché régional, le potentiel du commerce intra-africain reste limité.
Les ports secs et les corridors multimodaux peuvent donc contribuer à transformer les ambitions commerciales de la ZLECAf en flux physiques plus efficaces.
Un nouveau terrain d’investissement pour les infrastructures logistiques
L’approche annoncée par la BAD présente également un intérêt pour les investisseurs et les institutions financières de développement.
L’institution souhaite notamment disposer de scénarios issus de l’expérience afin de renforcer l’évaluation et le financement des ports secs et des infrastructures logistiques de transport intérieur.
Cette orientation pourrait favoriser une meilleure identification des projets présentant un potentiel économique réel.
L’enjeu sera notamment de déterminer quelles plateformes disposent :
- d’un bassin de fret suffisamment important ;
- d’une connexion efficace au réseau ferroviaire ou routier ;
- d’un environnement douanier adapté ;
- d’une gouvernance claire ;
- d’un modèle économique viable ;
- d’un potentiel de développement à long terme.
Pourquoi cela compte pour les corridors africains
Un port sec performant peut déplacer une partie de la pression logistique hors des ports maritimes, rapprocher les services douaniers et logistiques de l’hinterland et faciliter le transfert du fret vers le rail. À l’échelle des corridors africains, cette approche peut contribuer à réduire les temps de transit, améliorer la prévisibilité des livraisons et renforcer la compétitivité des échanges régionaux.
Le véritable défi sera l’exécution
L’initiative de la BAD constitue une étape importante, mais son impact dépendra de la capacité des États et des opérateurs à traduire les recommandations en projets opérationnels.
Le développement des ports secs ne doit pas être considéré comme une politique isolée. Il doit s’inscrire dans une stratégie intégrée associant ports maritimes, rail, routes, frontières, douanes, plateformes logistiques et systèmes numériques.
Pour les chargeurs, le critère décisif restera la fiabilité : savoir combien coûte le transport, combien de temps il prendra et dans quelle mesure ce délai peut être anticipé.
C’est cette prévisibilité qui permettra aux corridors africains de devenir de véritables outils de compétitivité industrielle et commerciale.
Passer de l’infrastructure au corridor performant
Avec cette initiative, la BAD place les ports secs et les corridors multimodaux dans une réflexion plus large sur la transformation des chaînes logistiques africaines.
Le défi n’est plus simplement de construire davantage d’infrastructures. Il consiste à connecter efficacement les infrastructures existantes, harmoniser les règles, fluidifier les procédures et organiser les flux autour des besoins réels des chargeurs.
À l’heure où la ZLECAf cherche à stimuler le commerce intra-africain, la capacité du continent à développer des corridors plus rapides, plus prévisibles et moins coûteux deviendra un facteur déterminant de sa compétitivité.
Pour AfriCorridors, la question centrale est donc claire : l’Afrique ne doit plus seulement investir dans ses infrastructures. Elle doit investir dans la performance de ses corridors

