Égypte : huit corridors logistiques pour renforcer les connexions avec les marchés africains

Égypte : huit corridors logistiques pour renforcer les connexions avec les marchés africains

Les corridors logistiques en Afrique évoluent vers des systèmes intégrés combinant ports, routes, chemins de fer, ports secs et zones industrielles. En Égypte, cette stratégie prend une nouvelle dimension avec le développement de huit corridors reliant les façades méditerranéenne et de la mer Rouge aux centres de production nationaux et à plusieurs marchés africains. Le dispositif comprend notamment un axe reliant Bernice à Assouan, East Oweinat, Kufra en Libye et N’Djamena au Tchad.

L’enjeu dépasse la seule modernisation des infrastructures égyptiennes. Pour Le Caire, il s’agit de transformer ses ports en points d’entrée et de sortie pour les marchandises destinées aux marchés africains, notamment aux économies enclavées. Pour les chargeurs, la question centrale sera toutefois la capacité de ces nouvelles liaisons à réduire effectivement les ruptures de charge, les temps de transit et les coûts.

 Huit corridors pour connecter les ports aux zones de production

Le programme égyptien repose sur huit corridors :

Arish–Taba

Sokhna–Alexandrie

Safaga–Qena–Abu Tartour

Le Caire–Alexandrie

Tanta–Mansoura–Damiette

Gargoub–Salloum

Le Caire–Assouan–Abou Simbel

Bernice–Assouan–East Oweinat–Kufra–N’Djamena

Ces axes doivent connecter les ports maritimes aux ports secs, zones industrielles, régions agricoles et zones minières grâce aux réseaux routiers et ferroviaires, dont le réseau électrique à grande vitesse.

L’approche est donc celle d’un corridor multimodal, dans lequel la performance ne dépend plus uniquement de la capacité d’un port, mais de la continuité de la chaîne logistique entre le navire, le terminal, le rail, la route et la destination finale.

 Bernice–N’Djamena : un axe stratégique vers les économies enclavées

Parmi les huit projets, le corridor Bernice–Assouan–East Oweinat–Kufra–N’Djamena présente un intérêt particulier pour les échanges intra-africains.

Son principe est de prolonger l’accès aux infrastructures maritimes égyptiennes vers la Libye puis le Tchad. Des responsables égyptiens ont indiqué que le tronçon East Oweinat–Kufra est en cours de développement et que l’axe doit ensuite se prolonger vers N’Djamena.

Pour les économies sans accès direct à la mer, ce type d’infrastructure peut créer une alternative aux itinéraires actuellement utilisés. Mais la compétitivité réelle dépendra de plusieurs facteurs : état des routes, capacité des postes frontières, procédures douanières, sécurité, disponibilité des services logistiques et continuité du transport entre les différents pays.

Le corridor ne sera donc performant que si l’ensemble de la chaîne fonctionne comme un système unique.

Une capacité portuaire en expansion pour absorber davantage de fret

La stratégie terrestre s’accompagne d’une expansion importante des infrastructures portuaires.

Le gouvernement égyptien prévoit notamment cinq nouveaux ports commerciaux, ce qui porterait leur nombre à 19. Le programme prévoit également environ 70 kilomètres de nouveaux quais, avec des profondeurs comprises entre 18 et 25 mètres, ainsi que 35 kilomètres de digues supplémentaires. La flotte de remorqueurs doit atteindre 80 unités.

Cette montée en capacité répond à une progression déjà mesurable du trafic.

En 2025, les ports égyptiens ont traité 233 millions de tonnes de marchandises, soit une hausse de 12 % sur un an. Le trafic conteneurisé a atteint 11,1 millions d’EVP, en progression de 25 %.

La question devient donc celle de l’articulation entre capacité portuaire et capacité terrestre. Une augmentation du nombre de quais ou de terminaux ne produira pas les mêmes gains si les marchandises restent bloquées en aval sur les routes, aux frontières ou dans les interfaces portuaires.

 Connectivité maritime : l’Égypte cherche à consolider son avantage

L’Égypte a également progressé dans l’indice de connectivité du transport maritime régulier de la CNUCED, passant de la 23e position mondiale en 2024 à la 19e en 2025, selon les données communiquées par le ministère égyptien des Transports. Le pays se classait alors premier en Afrique selon cet indicateur.

Le gouvernement vise désormais une présence parmi les 15 premiers pays mondiaux à l’horizon 2030.

Cette stratégie passe notamment par l’accueil de nouveaux opérateurs et lignes maritimes, ainsi que par le développement de terminaux à conteneurs et polyvalents. Pour les chargeurs africains, l’intérêt potentiel est une augmentation des options de routage et de la fréquence des services.

Quel impact sur les temps de transit et les coûts logistiques ?

L’objectif annoncé des corridors est de réduire les temps de manutention et les coûts de transport.

Mais l’effet sur le transit dépendra surtout de la qualité des interfaces entre les différents modes.

Un conteneur arrivant à un port de la mer Rouge doit pouvoir passer rapidement du maritime au routier ou au ferroviaire. Il doit ensuite franchir les frontières avec des procédures douanières compatibles et prévisibles.

Pour les chargeurs, les indicateurs à surveiller seront donc :

  • temps moyen de passage aux frontières ;
  • durée de séjour des marchandises dans les ports ;
  • disponibilité du rail et des équipements ;
  • coût du dernier kilomètre ;
  • fréquence des services ;
  • fiabilité des délais de livraison ;
  • nombre de ruptures de charge.

C’est sur ces indicateurs opérationnels que la compétitivité réelle des corridors sera mesurée.

 Un enjeu pour le commerce intra-africain et la ZLECAf

La stratégie égyptienne intervient dans un contexte où la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) cherche à accroître les échanges entre économies africaines.

L’amélioration des infrastructures ne suffit toutefois pas à elle seule à développer le commerce intra-africain. Les corridors doivent être accompagnés par une harmonisation des procédures, la digitalisation documentaire, l’interopérabilité douanière et une réduction des délais aux frontières.

Pour l’Égypte, la connexion vers la Libye et le Tchad peut ouvrir une voie logistique supplémentaire vers l’Afrique centrale. Pour les pays enclavés, elle peut diversifier les accès aux marchés maritimes.

L’intérêt stratégique se situe donc dans la diversification des itinéraires de commerce, plutôt que dans la seule création de nouvelles routes.

Pourquoi cela compte pour les corridors africains

Le programme égyptien illustre une évolution majeure des infrastructures africaines : passer d’une logique de ports isolés à celle de corridors intégrés reliant maritime, rail, route, zones industrielles et frontières. Pour les chargeurs, la valeur d’un corridor dépendra moins de sa longueur que de sa fiabilité, de ses coûts et de la continuité des opérations sur l’ensemble de l’itinéraire.

L’opportunité d’une connexion Égypte–Afrique de l’Ouest

La stratégie égyptienne ne se limite pas à l’Afrique du Nord et à l’Afrique centrale.

Le Caire et Dakar ont récemment discuté de la création d’une liaison maritime commerciale directe entre Alexandrie et Dakar. Les deux pays ont convenu de travailler sur un accord de coopération maritime destiné à faciliter les échanges et les connexions commerciales.

Cette perspective ouvre un autre axe d’analyse pour les corridors africains : celui des liaisons maritimes intra-africaines.

Une connexion directe entre l’Égypte et l’Afrique de l’Ouest pourrait, selon ses conditions opérationnelles futures, compléter les corridors terrestres et contribuer à diversifier les itinéraires commerciaux entre les deux régions.

Des opportunités d’investissement dans la chaîne logistique

Le programme crée potentiellement plusieurs segments d’investissement : terminaux portuaires, ports secs, entrepôts, plateformes de transbordement, transport ferroviaire, flotte maritime, digitalisation douanière et services logistiques.

L’objectif égyptien de porter sa flotte commerciale à environ 40 navires d’ici 2030, avec une capacité annoncée de 30 millions de tonnes par an, constitue également un volet important de cette stratégie.

Le développement de ports verts, de l’alimentation électrique à quai, de carburants maritimes à faibles émissions et de projets liés à l’hydrogène ajoute une dimension supplémentaire : celle de la transition énergétique des corridors maritimes.

L’enjeu sera la performance de bout en bout

Avec huit corridors logistiques, l’Égypte cherche à construire une infrastructure reliant ses ports aux marchés africains et aux grands axes du commerce international.

La progression des volumes portuaires montre que la demande existe déjà. Mais la prochaine étape sera de transformer cette capacité en performance logistique mesurable : délais plus prévisibles, coûts maîtrisés, frontières plus fluides et meilleure intermodalité.

Pour les chargeurs africains, l’intérêt du dispositif se mesurera donc moins au nombre de kilomètres construits qu’à la capacité de ces corridors à offrir des itinéraires fiables, compétitifs et continus.

À l’échelle de la ZLECAf, l’enjeu est plus large : multiplier les connexions entre ports, pays enclavés et grands bassins de consommation afin de rendre le commerce intra-africain moins dépendant d’un nombre limité d’itinéraires.