Kenya : les taxes locales mettent sous pression la compétitivité du Corridor du nord.

Kenya : les taxes locales mettent sous pression la compétitivité du Northern Corridor

Le Northern Corridor, principal axe logistique reliant le port de Mombasa aux marchés enclavés d’Afrique de l’Est, fait face à une pression supplémentaire sur ses coûts de transport. Les acteurs du secteur dénoncent la multiplication de prélèvements appliqués par les comtés kenyans : taxes locales, frais d’entrée, stationnement, déchargement, publicité ou encore branding. Selon The EastAfrican, cette fragmentation augmente les coûts, rallonge les temps de rotation des camions et peut affaiblir la compétitivité du corridor.

L’enjeu dépasse toutefois les frontières du Kenya. Mombasa dessert notamment l’Ouganda, le Rwanda, le Soudan du Sud, le Burundi et certaines parties de la RDC. La question devient donc celle de la capacité du corridor à maintenir des coûts et des délais suffisamment prévisibles pour les chargeurs régionaux.

Des prélèvements locaux qui fragmentent le corridor

Le problème identifié par les opérateurs tient moins à l’existence d’une seule taxe qu’à l’accumulation de plusieurs charges selon les territoires traversés.

The EastAfrican cite notamment le county cess, les frais d’entrée, de stationnement, de déchargement ainsi que certains frais liés au branding et à la publicité. Les exigences peuvent donc changer lorsqu’un camion franchit les limites administratives d’un comté à l’autre.

Pour les transporteurs, cette situation crée un coût supplémentaire difficile à intégrer dans une chaîne logistique qui doit déjà gérer carburant, péages, maintenance, salaires, sécurité et immobilisation du matériel roulant.

Pour les chargeurs, le problème est également celui de la prévisibilité du coût final du transport.

Un corridor peut disposer d’une infrastructure routière performante tout en restant pénalisé par des procédures administratives fragmentées.

Mombasa : les effets se répercutent sur les marchés enclavés

Le rôle du port de Mombasa donne à cette problématique une dimension régionale.

Le port constitue une porte d’entrée importante pour plusieurs économies sans accès direct à la mer. Les marchandises qui y transitent doivent ensuite parcourir le réseau du Northern Corridor avant d’atteindre leurs marchés de destination.

Selon The EastAfrican, les acteurs du Mombasa Port and Northern Corridor Community souhaitent engager un dialogue avec le Council of Governors afin de traiter notamment ce qu’ils considèrent comme une situation de double taxation.

L’objectif est donc de réduire les charges qui s’accumulent tout au long de l’itinéraire et de préserver le rôle de Mombasa comme gateway régional.

Le secteur du thé mesure directement l’impact

Le secteur du thé figure parmi les filières qui mettent en avant les conséquences de ces prélèvements.

George Omuga, directeur général de l’East African Tea Trade Association, indique que les transporteurs paient environ 53,60 dollars par camion à Mombasa au titre des charges évoquées dans l’article.

Il souligne également que plus de 400 000 camions transportant du thé traversent différents comtés et peuvent être soumis à différents frais.

Ces chiffres proviennent des déclarations du représentant du secteur et ne doivent donc pas être interprétés comme un tarif uniforme applicable à tous les camions.

Pour une chaîne d’exportation agricole, cependant, l’effet recherché par les acteurs est clair : réduire les coûts et rendre les opérations logistiques plus prévisibles.

Le coût logistique ne se limite pas au montant de la taxe

L’analyse du Northern Corridor doit aller au-delà du montant payé à chaque étape.

Une charge supplémentaire peut provoquer des effets indirects :

taxe supplémentaire → coût du trajet plus élevé → marge réduite → prix logistique plus élevé → compétitivité affectée.

À cela peut s’ajouter un deuxième facteur : le temps de rotation des camions.

Lorsque les opérations administratives, le paiement des frais ou les contrôles entraînent des arrêts supplémentaires, le véhicule reste immobilisé plus longtemps.

Pour les transporteurs, cela réduit le nombre de rotations réalisables sur une période donnée.

Pour les chargeurs, cela peut se traduire par une plus grande incertitude sur les délais d’approvisionnement.

Pourquoi cela compte pour les corridors africains

La performance d’un corridor ne dépend pas uniquement des routes, des ports ou des postes-frontières.

L’harmonisation des règles, des frais et des procédures entre les différentes administrations est également une composante essentielle de la compétitivité logistique.

Le cas du Kenya montre qu’un investissement dans les infrastructures peut perdre une partie de son efficacité si les marchandises rencontrent ensuite une succession de charges et de procédures différentes sur le même itinéraire.

Le County Licensing Act au cœur de la réponse

Le Kenya dispose déjà d’un instrument juridique destiné à réduire cette fragmentation.

Le County Licensing (Uniform Procedures) Act, 2024 prévoit l’harmonisation des procédures, exigences et structures tarifaires entre les comtés. Le texte vise notamment à éviter la multiplication des frais lorsque des marchandises traversent plusieurs juridictions.

Le Council of Governors doit établir des stratégies et lignes directrices permettant d’harmoniser les réglementations, procédures et structures tarifaires.

Le secrétaire de cabinet kényan chargé du Commerce et des Investissements, Lee Kinyanjui, a déclaré que le gouvernement devait travailler avec les comtés pour accélérer l’application de cette loi.

Le véritable enjeu se situe donc désormais dans la mise en œuvre effective du cadre d’harmonisation.

Northern Corridor : un enjeu de compétitivité face au Central Corridor

La pression sur le Northern Corridor intervient dans un environnement régional où plusieurs routes commerciales sont en concurrence pour attirer les flux.

Le Central Corridor, reliant notamment le port de Dar es Salaam aux économies enclavées d’Afrique de l’Est, constitue une alternative importante.

Des travaux précédents de The EastAfrican ont déjà montré que les coûts de transport et les barrières non tarifaires constituent des facteurs déterminants dans la comparaison entre les deux corridors.

La question pour Mombasa n’est donc pas seulement de traiter les charges locales comme un problème administratif interne.

Il s’agit également de préserver la compétitivité du corridor face aux autres gateways de la région.

Southern Corridor : le problème dépasse Mombasa

Le même débat apparaît sur le Southern Corridor.

À Lunga Lunga, à la frontière Kenya–Tanzanie, des discussions ont notamment porté sur des frais d’entrée et de déchargement appliqués aux camions de transit dans le comté de Kwale.

Selon les informations rapportées par The EastAfrican, les autorités ont reconnu que ces charges pouvaient augmenter les coûts des échanges avec la Tanzanie et le marché de l’EAC.

Cela montre que l’enjeu concerne plus largement la gouvernance des corridors d’Afrique de l’Est : comment assurer une circulation homogène des marchandises lorsqu’elles traversent plusieurs administrations locales et nationales ?

ZLECAf : réduire les barrières au-delà des frontières

La problématique rejoint directement les objectifs de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).

La réduction des droits de douane ne suffit pas à créer un marché continental pleinement intégré si les coûts logistiques, les procédures administratives et les barrières non tarifaires restent élevés.

Le ministre kényan Lee Kinyanjui a lui-même relié la réduction des coûts domestiques à la nécessité d’élargir les marchés africains grâce à la ZLECAf et aux accords bilatéraux.

Pour les chargeurs, l’enjeu est donc concret : chaque réduction d’une procédure inutile ou d’un coût non harmonisé peut améliorer la compétitivité d’un produit sur un marché régional.

Quelles opportunités pour les investissements logistiques ?

La question des taxes locales met également en évidence un domaine d’investissement moins visible que les infrastructures lourdes : la digitalisation et la gouvernance du corridor.

Les solutions permettant de :

  • centraliser les paiements ;
  • digitaliser les licences ;
  • suivre les véhicules ;
  • identifier les points d’attente ;
  • mesurer les temps de transit ;
  • comparer les coûts par itinéraire ;

peuvent contribuer à améliorer la visibilité des chargeurs et des opérateurs.

La Northern Corridor Transit and Transport Coordination Authority (NCTTCA) suit déjà plusieurs indicateurs de performance du corridor. L’enjeu consiste désormais à transformer davantage ces données en outils opérationnels pour les transporteurs, chargeurs et autorités.

 la prochaine bataille du Northern Corridor se joue dans la prévisibilité

Le débat sur les prélèvements des comtés kenyans révèle une limite importante des politiques de développement des corridors : la performance logistique ne se mesure pas uniquement en kilomètres de routes construites ou en capacité portuaire.

Pour les chargeurs, la variable déterminante est le coût total et prévisible du déplacement de la marchandise.

Pour les transporteurs, c’est la capacité à maintenir des rotations rapides et rentables.

Pour le Kenya, c’est la nécessité de préserver la position de Mombasa comme porte d’entrée régionale.

Et pour l’EAC comme pour la ZLECAf, l’enjeu est plus large : transformer les corridors africains en réseaux commerciaux où les marchandises circulent avec moins de coûts imprévus, moins de procédures fragmentées et davantage de prévisibilité.